La solidarité sociale n’est pas un gala de charité

PHOTO par MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE Des membres d’organismes communautaires ont manifesté le 27 mars à Longueuil.

Lettre ouverte par Caroline Toupin, coordonnatrice du Réseau québécois de l’action communautaire autonome. Cette lettre a été publiée dans La Presse le 29 mars 2026.

La coordonnatrice du Réseau québécois de l’Action communautaire autonome, derrière la grande mobilisation actuelle, réagit à la lettre d’Étienne-Alexandre Beauregard publiée le 24 mars dernier1.

Le communautaire est à boutte. Nous sommes en grève parce que nous n’avons plus de souffle. Chaque jour, nous faisons face à des situations de plus en plus graves, avec de moins en moins de moyens : itinérance, faim, isolement, violence, maltraitance. Ce ne sont pas des statistiques: ce sont des personnes, avec des prénoms, des histoires, de la souffrance. De plus en plus grande. De plus en plus complexe.

Pour mieux soutenir notre travail essentiel, on nous dit d’aller chercher plus de dons auprès des fondations. Comme si nous ne le faisions pas déjà. Et comme si la dignité devait dépendre de la charité ou de la capacité des personnes d’être jugées « méritantes ».

À celles et ceux qui pensent que l’État finance trop le communautaire autonome, rappelons les faits : en moyenne, l’argent du gouvernement du Québec représente 41 % des revenus des organismes. Et seulement 17 % correspondent à du financement stable et récurrent pour la mission globale : c’est l’Institut de la statistique du Québec qui a fait une enquête auprès de 4860 organismes2 en 2025. Le reste provient de projets, de contrats, de dons et d’autofinancement. Autrement dit, le communautaire ne vit pas « aux crochets » de l’État : il jongle avec l’instabilité, les redditions de comptes multiples et un sous-investissement qui use les équipes.

Nous rejetons une vision du monde où la solidarité sociale dépend de la charité.

Au Québec, l’action communautaire autonome existe depuis des décennies. Elle vient des groupes populaires et de la défense collective des droits. Elle porte des valeurs de justice sociale, de respect des droits et de dignité.

Un droit et non un rapport de pouvoir

La charité, même bien intentionnée, installe un rapport de pouvoir : une personne donne, l’autre reçoit. Trop souvent, la personne aidée doit remercier, se justifier, s’effacer. Un droit, lui, ne dépend de personne. Il ne se mérite pas. Il existe, et c’est la responsabilité de l’État de le faire respecter. Nous payons des impôts, et l’État doit protéger les droits et garantir des conditions de vie dignes.

Le modèle communautaire autonome part d’une idée simple : les besoins essentiels sont des droits. La santé, l’éducation, la protection sociale et le soutien aux personnes en situation de vulnérabilité sont des responsabilités collectives. Les personnes directement concernées doivent être entendues et faire partie des solutions.

Pendant que les besoins augmentent et que le filet social craque, on nous dit que l’État n’a plus les moyens d’honorer son contrat social. Mais qui en paie le prix ? Il y a un million de personnes en situation de pauvreté au Québec, en majorité des femmes. Parmi celles-ci, de plus en plus de travailleuses du communautaire qui s’épuisent à tenir le filet social à bout de bras, sous pression, avec des salaires qui ne suivent pas le coût de la vie.

Nous ne demandons pas la charité.

Nous exigeons un financement stable et récurrent, à la mission, pour des conditions de travail dignes et équitables qui nous permettront de continuer à soutenir les communautés.

Nous exigeons qu’on traite la pauvreté comme une violation des droits de la personne, et non pas comme une cause à « commanditer ». La solidarité sociale, ce n’est pas un gala de charité : c’est une responsabilité. La dignité n’est pas un don : c’est un dû.

1. Lisez la lettre « Financement du milieu communautaire : la société civile québécoise en déficit de charité ? »

2. Consultez l’étude de l’Institut de la statistique du Québec

 

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